Philosophie · notion de nature · 1re partie
Faut-il respecter ou maîtriser la nature ?
Un cours en trois temps, des mythes grecs à la nature humaine, pour comprendre d’où vient l’idée de nature avant de choisir entre la protéger et la dominer. Le fil rouge est illustré par Into the Wild (2007).
Construction du problème
Le cours part de deux textes littéraires qui répondent à l’opposé l’un de l’autre à la même question : que vaut la nature quand on s’y trouve vraiment ?
Houellebecq · poème « Nature »
Le narrateur se moque de ceux qui s’extasient devant un terrier de lapin. Au volant d’une Mercedes, il traverse des paysages grandioses et les domine d’un geste de la main. Puis il descend de voiture : ronces, mouches, serpents, froid, et la nuit qui tombe. Il regrette les parkings et les stations-service.
Tesson · Dans les forêts de Sibérie (2011)
Tesson fait le serment de vivre plusieurs mois seul en cabane. Pour lui, le froid, le silence et la solitude vaudront bientôt plus cher que l’or. Vivre dans les bois permet de « régler sa dette » envers la planète : peser le moins possible sur elle. Il est temps, écrit-il, d’aligner ses actes sur ses idées.
Les deux extraits sont résumés ici et non recopiés. Les textes complets figurent dans le support de cours.
Ce que chaque texte défend
Houellebecq. La nature n’est supportable, voire belle, que maîtrisée, c’est-à-dire quand la technique s’interpose entre elle et nous. Sans cela elle est « laide, ennuyeuse, hostile », parce qu’elle ne parle pas. On ne lui donne du sens qu’en la dominant. Livrée à elle-même, la nature sauvage est mortelle pour le corps comme pour l’esprit.
Tesson. Tout au long de l’histoire de l’Occident, des idéologies ont dénoncé la corruption de la société et plaidé, plus ou moins radicalement, pour un respect de la nature, voire un retour à la nature. L’idée sous-jacente est que la société a perverti le désir humain : richesse, pouvoir, consommation. Il faut quitter ces représentations corrompues pour retrouver l’authenticité d’une vie enracinée dans le milieu naturel. L’aspiration est avant tout éthique : changer de conscience, et pour cela changer de monde.
Il ne s’agit jamais de retourner à la préhistoire et de redevenir sauvage, mais de penser et de construire une vie en harmonie avec la nature.
Faut-il respecter ou maîtriser la nature ?
Les deux points de vue ne manquent pas d’arguments. Ensemble, ils forment une difficulté proprement philosophique, que le reste du cours va déplier.
La nature : analyse de la notion
1. Origine de la notion : une distinction antique
Un mot est inventé pour désigner un concept, c’est-à-dire une idée générale et abstraite. Quel concept le mot « nature » désigne-t-il ?
Il remonte à l’Antiquité grecque. Les Grecs ont voulu nommer ce qui n’est pas humain : ce qui ne vient pas de l’homme, ce qui est déjà là, ce qui précède l’humanité et ce qui est nécessaire, c’est-à-dire ce qui est et ne peut pas ne pas être. Pour y parvenir, ils sont partis de ce qui vient de l’homme, la culture, et ont exclu tout le reste. Le concept de nature est donc né d’une distinction avec celui de culture, par séparation radicale.
Nature
- Ce qui n’est pas humain
- Ce qui est déjà là
- Ce qui est nécessaire
Culture
- Ce qui vient de l’homme
- Le point de départ du concept
- Ce qui n’est pas nature
Le monde se divise désormais en deux domaines, et ce partage fonde toutes les représentations et toutes les valeurs des Grecs. Toutes les sources de la culture occidentale remontent à la Grèce antique, de sorte que notre culture reste fondée sur cette distinction d’origine. Mais seule la civilisation occidentale repose sur cette distinction entre nature et culture.
Tout part du concept de culture. La nature ne se conçoit donc que par rapport à elle : est nature ce qui n’est pas culture, est culture ce qui n’est pas nature, comme la paix se définit par la guerre ou la liberté par l’esclavage. Il n’y a pas d’alternative. Étudier la nature revient dès lors à examiner les limites de la culture, c’est-à-dire les limites de l’humanité.
›Ce que cette distinction change pour nous
L’Occidental ne se sent pas appartenir à la Nature mais vivre face à elle. Puisque la nature s’oppose à la culture, la culture se donne pour but de faire de nous des hommes contre nature : se libérer des contraintes naturelles en les maîtrisant et en exploitant les ressources naturelles.
Au fil de l’histoire, la frontière a bougé. Ce qui fut longtemps rejeté du côté de la nature a pu être « réhabilité » du côté de la culture. L’anthropologie, par exemple, a reconnu que les tribus dites « primitives » ont toutes une forme de culture, radicalement différente de la nôtre. Quand la distinction évolue, les valeurs et les moyens que se donne la culture évoluent avec elle, et avec eux l’idée de ce que l’homme doit être.
La distinction est elle-même culturelle. La nature est donc d’abord une vue de l’esprit, qui change avec le temps. Ce n’est pas une chose ou des choses autour de nous, mais un mot qui désigne un concept, et ce concept n’existe pas dans toutes les langues ni dans toutes les cultures. La nature, ce n’est pas « les fleurs et les petits oiseaux » : sinon tous les hommes parleraient de la même chose.
En classeExercice QCM « Encore faut-il que la nature soit !! » à partir d’un texte de Descola · Podcast France Culture avec Philippe Descola, « Faut-il en finir avec la nature ? »
2. Étymologies : retour aux origines du concept
Pour retrouver le concept originel, on remonte aux deux mots antiques qui l’ont fait naître. Chacun porte deux sens à la fois.
phusis
grec · de phuein (croître) et phoos (la lumière)
Ce qui se développe à la lumière, sous le soleil. Deux lectures sont possibles :
- ce qui grandit et s’élève vers le soleil : un ensemble d’êtres concrets
- ce qui fait grandir : le principe de croissance présent en tout ce qui croît
natura
latin · de nascor (naître)
Deux lectures, là aussi :
- ce qui naît
- ce qui fait naître, ce qui engendre : la cause de tout ce qui vient au monde et l’origine de la vie, d’où « Mère Nature »
C’est dans ce sens qu’on dit que la nature fait bien les choses ou qu’on parle de l’œuvre de la nature.
3. Polysémie : un mot piège
Toute notion du programme est un « piège », parce qu’elle est polysémique. Voici une partie des sens du mot nature.
Sens trivial
La campagne.
Sens originel
Le monde sauvage (haute montagne, pleine mer, désert, île déserte), le milieu primitif, l’état de nature.
Les trois règnes
Minéral, végétal, animal, qui existent sans que l’homme en soit la cause.
Les quatre éléments
Terre, eau, air, feu : la matière.
L’essence, l’inné
Ce qui est donné au départ, comme dans « c’est sa nature ». Physique (le programme génétique) ou moral (l’instinct).
Le vivant
L’ensemble de ce qui naît et meurt.
En classeLecture et explication d’un texte de Hannah Arendt · exemples chez Aristote et Boyle · corrigé de l’exercice Descola
4. Les mythes fondateurs : la nature comme harmonie préétablie
Si la nature est une configuration, comment les Grecs l’ont-ils configurée ? Terre, eau, air, espace, temps, jeu de forces contraires, évolution créatrice : tous les phénomènes physiques et psychiques sont reliés et prennent sens dans un vaste système d’interprétation, la cosmogonie.
a)La cosmogonie grecque, d’après Jean-Pierre Vernant
Pour les Grecs, c’est le monde qui crée les dieux. De trois puissances primordiales, Chaos, Gaïa et Éros, découlent tous les personnages de la mythologie. Le récit se lit comme une suite de naissances et de ruptures.
Chaos, Gaïa, Éros
Chaos est un gouffre sans fond ni direction, l’illimité et l’indistinct. Gaïa surgit en son cœur : la terre ferme, plancher du monde, où tout se dessine et se distingue. Éros est la force d’attraction qui empêche les choses de rester immobiles.
Gaïa engendre Ouranos et Pontos
Sans partenaire, Gaïa fait naître d’elle-même le Ciel étoilé, égal à elle, et Pontos, le flot marin, son contraire fluide.
Ouranos bouche toutes les issues
Vautré sur Gaïa, il empêche ses enfants de sortir. Les Titans, les Cyclopes et les Cent-bras se pressent dans son ventre et la font souffrir.
Cronos tranche Ouranos
Seul des Titans à oser, Cronos reçoit de sa mère une faucille d’acier, la harpé, et mutile son père. Ouranos s’éloigne et se fixe en haut du monde. Un espace s’ouvre entre Ciel et Terre, et le temps se débloque : les générations peuvent se succéder.
Discorde et amour naissent ensemble
Du sang d’Ouranos naissent les Érinyes, les Géants et les Méliai : la mémoire des fautes, la guerre, Éris (la discorde), contraire d’Éros. De l’écume de la mer naît Aphrodite. Du temps naissent ensemble la vie, la mort, le bien et le mal.
Cronos dévore ses enfants
Tyran à son tour, Cronos avale ses enfants à leur naissance. Rhéa sauve Zeus en lui substituant une pierre.
Zeus l’emporte
Devenu fort, Zeus fait rendre ses frères et sœurs à Cronos, vainc les Titans et les emprisonne sous terre, puis combat les Géants (la gigantomachie). Roi des dieux, il partage le monde avec Hadès et Poséidon. Pour assurer les sacrifices, les dieux créent alors les hommes.
Dans cette configuration, le monde a toujours existé et les dieux naissent dans le monde. Cosmogonie signifie « formation » du monde et non pas création.
En classeExtrait n°5, conférence de Jean-Pierre Vernant (anthologie sur Classroom) · QCM sur le modèle antique
b)Le mythe de Protagoras (ou mythe de Prométhée)
Protagoras est un sophiste. Dans le dialogue de Platon qui porte son nom, il s’adresse à Socrate et raconte l’origine des espèces. Comme tout mythe, il dit ce qu’aucune science ne peut attester. La question n’est pas seulement « comment ont-ils été créés ? » mais « pourquoi existent-ils encore ? ». La réponse tient en deux critères : la diversité maximale (gros et petits, proies et prédateurs, tous les possibles) et l’égalité des chances, pour que cette diversité se maintienne. La vie ne durerait donc pas par hasard mais par une sorte d’équilibre préétabli.
Le récit, en quatre mouvements
Épiméthée distribue
Chargé par les dieux de doter chaque espèce de facultés (cornes, fourrure, vitesse, force, fécondité), il s’applique si bien qu’il ne reste plus rien pour les hommes, nus et sans défense. C’est le tort de l’imprévoyant, celui qui pense après coup.
Prométhée répare
Celui qui pense avant d’agir vole le feu et les arts dans les ateliers des dieux. L’homme reçoit l’intelligence technique : inventer et fabriquer des artefacts. Un beau cadeau, mais volé.
Le châtiment
Dénoncé, Prométhée est enchaîné à un rocher, où un aigle lui dévore chaque jour un foie qui repousse la nuit. La technique n’est pas ce qui augmente la vie mais ce qui l’enchaîne.
Zeus offre la politique
Seuls, les hommes sont la proie des bêtes ; réunis, ils s’entretuent avec leurs armes. Zeus leur envoie alors la vergogne et la justice, partagées par tous.
›Interprétation
La nature est une harmonie préétablie. Elle doit durer dans le temps pour que la création divine perdure. L’homme est pourtant physiquement indigent, donc inadapté à son milieu. Il est par nature voué à disparaître, mais doué par nature d’une intelligence technique qui lui permet d’adapter ce milieu.
La technique est ambiguë. Avec ce pouvoir divin, les hommes seront toujours tentés de se prendre pour des dieux et de céder à la démesure, l’hybris : jouer à l’apprenti sorcier, aller bien au-delà de leurs besoins, vouloir devenir maîtres de la nature, et y perdre leur humanité. Le supplice de Prométhée symbolise la nécessité de se donner des limites pour que le pouvoir technique ne se retourne pas contre nous. Autrement dit, l’homme ne doit pas transformer la nature mais s’y conformer.
La technique ne suffit pas à survivre. Personne ne peut satisfaire seul ses quatre besoins vitaux : chaussures, vêtements, habitation, nourriture. Il faut se regrouper et se partager les tâches. Mais contrairement aux abeilles, dotées de l’instinct collectif, les hommes ne sont pas faits pour vivre ensemble. Leur coopération dégénère, et ils tournent leur talent contre leurs semblables. D’où le dilemme : rester solitaires et mourir sous la dent des bêtes, ou se regrouper et s’entretuer.
La politique est un don. Zeus intervient une dernière fois. La vergogne est le souci de l’autre, la considération, l’empathie, donc la morale. La justice est la disposition qui permet de rester droit, y compris dans l’impunité. Chacun en reçoit une part égale, et tout homme qui ne prendrait pas part à la décision politique doit être mis à mort. Protagoras fonde ainsi la démocratie sur la volonté divine.
| La technique | La politique | |
|---|---|---|
| Comment elle arrive | Elle est volée | Elle est donnée |
| À qui elle appartient | Aux dieux secondaires (Héphaïstos et Athéna) | Au dieu des dieux (Zeus) |
| Qui l’offre | Un titan, puissance ambiguë parce que potentiellement maléfique | Zeus, bienfaiteur des hommes |
- L’Antiquité conçoit la nature comme l’ensemble des vivants, finalisée : des espèces multiples et pérennes, dotées d’une dotation harmonisée. Mais la nature comme milieu est hostile, voire mortelle pour l’homme.
- La technique est nécessaire à l’homme, mais à ce stade elle consiste seulement à copier le modèle naturel : observer les rapports de causalité, les prévoir, les reproduire.
- Il ne faut pas confondre la technique (nécessaire) avec le progrès technique (contingent). La mathématisation de la nature permet ensuite d’inventer des rapports de causalité en théorie avant de les réaliser. L’homme va alors au-delà du modèle naturel et fait apparaître ce qui n’existait pas (produits chimiques, lampe à incandescence, bombe nucléaire…). On parle de maîtrise de la nature.
- La grandeur de l’humanité ne se joue pas dans la lutte contre la nature mais dans le vivre ensemble.
Dans La République, Platon raconte comment le berger Gygès trouve, dans la dépouille d’un géant, un anneau d’or. L’histoire pose la question que le mythe de Protagoras soulevait déjà : reste-t-on juste quand on est sûr de l’impunité ?
c)Le cosmos antique : la phusis, monde de l’à-peu-près
Le monde est la première entité : sans cause et sans devenir, il configure l’éternité. On l’appelle le cosmos, une sphère close, la terre en son centre (géocentrisme), la voûte céleste pour circonférence. Ce cosmos est hétérogène, « deux en un », avec deux mécaniques, la céleste et la terrestre.
Monde sublunaire
Tous les mouvements s’y dégradent : une balle rebondit puis s’arrête, un corps vivant se développe puis se corrompt. Tout fluctue et rien n’est stable à l’échelle de l’homme. Ce ne sont que des fluctuations apparentes, comme les saisons : une « image mobile de l’éternité ». Il n’y a ni Histoire ni progrès (« rien de nouveau sous le soleil »). Impossible de connaître ce monde, encore moins d’y appliquer les mathématiques.
Monde supralunaire
Il s’étend de la Lune à la voûte céleste. Les astres y ont des mouvements parfaits, éternels, réguliers. L’âme, qui tend vers la perfection, y découvre la jouissance de l’exactitude : elle peut prévoir les éclipses. Appliquer la géométrie à ces mouvements donne la première science, l’astronomie. C’est une manière d’être un peu maître du monde par la theoria.
›Pourquoi les Grecs n’ont pas développé de technologie véritable
On a dit que la civilisation grecque s’était éteinte faute de progrès technique. Pourtant, les Grecs ont inventé les mathématiques. Pourquoi pas la technologie ? Koyré répond : parce qu’ils n’ont pas cherché à le faire, et parce qu’ils croyaient que ce n’était pas faisable. Leur physique faisait du sublunaire le domaine de l’imprécis. L’exactitude n’était pas de ce monde, donc inutile de fabriquer des instruments de mesure pour chercher du stable sous les phénomènes naturels.
C’est à travers l’instrument de mesure que l’idée d’exactitude prend possession de ce monde.
La science physique est une condition nécessaire du progrès technique, et le progrès technique une condition nécessaire de la science physique : pour saisir de la stabilité dans le sublunaire, il faut inventer des instruments de mesure perfectionnés. Ce n’est donc pas que les Grecs étaient incapables de progrès technique. Leur représentation du monde interdisait toute mathématisation de la terre.
d)La nature et le paradigme de Dieu
Contre la cosmogonie, la métaphysique (l’étude de l’origine et des causes premières) postule qu’avant le monde, avant l’espace-temps, existe une autre forme d’Être, qui ne relève ni de l’espace ni du temps.
Transcendance
Dieu est hors de l’espace et du temps, mais il est l’origine du monde et donc de la nature.
Création ex nihilo
Création à partir de rien. Elle implique une intention, une finalité. On ne retrouve rien du créateur dans sa créature : Dieu et le monde ne sont pas de même nature.
Révélation
Dieu s’est manifesté sous la forme de la parole (la Bible). Le monothéisme ajoute ce troisième concept : un être transcendant qui a expliqué son acte et donné du sens.
Dire ce qu’est Dieu ne prouve pas qu’il existe : l’essence n’est pas l’existence. La religion (religare, relier) postule alors une preuve de cette existence, et la révolution chrétienne transforme radicalement la représentation du monde. Il y a un seul Dieu et une seule Bible, mais trois monothéismes, qui interprètent différemment les concepts et en tirent des morales différentes : le judaïsme (la Torah), le christianisme (l’Évangile), l’islam (le Coran). Pris à la lettre, le concept de transcendance peut interdire de représenter Dieu. Les catholiques, pour qui Dieu s’est incarné, remplissent au contraire leurs églises de statues, d’icônes et de reliques.
La nature dans la Genèse
Dieu crée Adam et Ève, qui vivent dans l’Éden sans manquer de rien, sous un seul interdit : goûter au fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Tentés par le serpent, ils commettent le péché originel. Dieu leur propose alors de se racheter : ils iront, avec toute leur descendance, dans un monde hostile, la Nature, où tout sera difficile à obtenir. « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front » pour l’homme, l’enfantement dans la douleur pour la femme. La nature est conçue comme un purgatoire, le lieu de l’épreuve.
Pourtant la Genèse dit aussi (1, 28) : « Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la. » La parole biblique légitimerait donc la domination de la nature.
« Dominer » vient de dominus, le maître, et « maître » est polysémique. Le sens premier est celui d’un maître responsable et gérant. L’homme serait alors le protecteur de la création, son gestionnaire : gérer la nature pour la préserver et assurer sa propre survie.
En classeIntroduction à Victor de l’Aveyron · exercice n°3
Les sagesses antiques et la nature
Le mythe d’un retour à la nature est aussi vieux que le concept de nature. Trois écoles de l’Antiquité en proposent chacune une version.
Les cyniques
Vivre comme un animal et se libérer des conventions sociales.
Les épicuriens
Se contenter de ce que la nature donne, sans dépasser les besoins naturels.
Les stoïciens
Vivre conformément à la nature et accepter ce qui ne dépend pas de nous.
a) Les cyniques : une vie de chien !
Le cynique, c’est l’homme au bâton, à la besace, au manteau, aux pieds nus, à la barbe hirsute. C’est l’homme qui erre, sans maison, sans famille, sans foyer, sans patrie.
Diogène le cynique, ou Diogène de Sinope, naît en 405 avant J.-C. sur la mer Noire, quelques années avant la mort de Socrate. Il est connu pour vivre dans un tonneau, ne respecter aucun tabou et afficher son mépris du pouvoir et de la richesse. Aucun de ses écrits ne nous est parvenu : nous le connaissons notamment par Diogène Laërce, auteur des Vies et doctrines des philosophes illustres. Pourtant le cynisme est une philosophie qui s’apprend et s’enseigne, aux effets directs sur la société impressionnants.
Exilé de sa ville, Diogène observe une souris qui court en tous sens. De cette observation il renaît en philosophe-mendiant, en cynique. Le cynisme est-il un retrait ou une offensive critique envers la société ?
« Cynisme » vient d’un mot grec qui signifie chien. Pour les cyniques, la vie d’un chien a plus de valeur que celle de l’homme de la Cité.
La maxime. Rejeter radicalement les règles sociales pour revenir à la loi de la nature et retrouver la simplicité de la vie animale. Pour eux, ce sont les codes socioculturels qui enchaînent et empoisonnent nos existences. Leurs héritiers pensent de même que l’industrie, le progrès technique et finalement la civilisation nous ont rendus esclaves.
Le modèle. Diogène prend pour modèle Héraclès, qui a libéré la terre de ses monstres. Il appelle à la transgression morale (provocation, sacrilège, blasphème), car l’homme digne de ce nom doit se libérer de ces monstruosités que sont la morale et les règles sociales.
Alexandre le Grand, ayant entendu parler de Diogène, lui rend visite et lui promet tout ce qu’il voudra. Diogène répond : « Pousse-toi de mon soleil, tu me fais de l’ombre. » Alexandre déclare alors : « Si je n’étais pas moi, j’aurais voulu être Diogène. »
Le cynisme est une école fondée à Athènes par Antisthène au Ve siècle avant J.-C., dont Diogène fut le plus célèbre représentant. Il a influencé le stoïcisme et le monachisme, puis a été réhabilité par des philosophes contemporains comme Foucault, Sloterdijk ou Onfray. Il ne faut pas le confondre avec le « cynisme » moderne.
En classeQCM sur les cyniques · podcast France Culture de Suzanne Husson sur Diogène
b) L’épicurisme : se contenter de ce que la nature nous donne
Le contexte. En 323, Alexandre le Grand meurt et son empire se morcelle. Épicure assiste à la décadence du monde grec. La société promettait le bonheur et la paix de l’âme ; elle n’a fait que soumettre les citoyens à des inquiétudes nouvelles, en plus des angoisses naturelles de la mort, de la violence, de la maladie et du caprice des dieux. Le bonheur est-il encore possible ? Oui, répond Épicure, mais c’est un bonheur individuel : il faut se détourner de la polis (la Cité, la vie publique) pour se tourner vers la physis (la nature).
Se détourner de la polis, c’est rejeter les préjugés culturels, notamment la tradition mythologique, se détourner de la rhétorique et se méfier des idées reçues, fussent-elles philosophiques. Épicure ne rejette pas toute connaissance : il privilégie celle de la nature, et revient pour cela aux présocratiques.
›Une physique matérialiste
L’idée de son maître Démocrite : le monde est construit de briques fondamentales identiques, intemporelles et indestructibles, les atomes, qui forment des corps tous différents. D’où quatre principes : tout n’est que vide et atomes ; rien n’est créé de rien ; rien ne disparaît dans le néant ; donc tout est éternel.
La nature n’est qu’une association précaire d’atomes en mouvement, le fruit du hasard. Elle n’a pas de maître, pas de projet, pas de finalité, et les hommes n’ont de comptes à rendre à personne. Ses lois ne disent rien du bien ou du mal : l’homme n’y trouve aucun signe pour se conduire. Connaître la nature, c’est découvrir la causalité mécanique qui y règne aveuglément. L’épicurisme est un pur matérialisme.
S’il n’y a pas d’enfer à fuir ni de courroux divin à craindre, il n’y a plus à redouter l’avenir. Il faut profiter de l’instant. Mais le plaisir est fugace : on le fait durer par une suite ininterrompue de petits plaisirs. Le choix des plaisirs résulte donc d’un calcul rationnel, et le sage distingue ceux qui lui sont bénéfiques de ceux qui engendrent addiction, dépendance et aliénation.
›Trois sortes de plaisirs
-
À rechercher
Naturels et nécessaires
Ils naissent des besoins vitaux : boire de l’eau quand on a soif, cueillir une pomme quand on a faim, dormir quand on a sommeil. Naturellement limités, ils mènent à l’autarcie.
-
À éviter
Naturels et non nécessaires
Boire du vin, manger des plats raffinés. Ils engendrent l’addiction : boire sans soif, manger sans faim, jusqu’à devenir esclave. La nature est la norme à ne pas dépasser.
-
À bannir
Culturels, ou vains
Richesses, luxe, gloire, honneur. L’homme s’engage dans une surenchère qui le dépasse, jusqu’à renoncer à ses principes : c’est l’aliénation, devenir étranger à soi-même.
Ce que donne la nature peut suffire à l’homme s’il cantonne ses désirs aux besoins nécessaires et naturels. C’est une tournure d’esprit qui ne va pas de soi : il faut rechercher la frugalité et abandonner la quête d’abondance.
- Œuvre principale d’Épicure : Lettre à Ménécée.
- L’école d’Épicure s’appelle le Jardin.
- But de la vie : l’autarcie, savoir se suffire à soi-même.
›Les épicuriens sont-ils des porcs ?
Sa réputation est infamante. Chez Molière, Don Juan est un « pourceau d’Épicure ». En réalité l’épicurisme exige une discipline austère, quasi ascétique, à mille lieues des beuveries et des orgies. Le recours au monde extérieur doit être limité par l’individu lui-même à ce que la nature montre. Il faut savoir se contenter de peu.
Le plaisir que nous avons en vue est caractérisé par l’absence de souffrances corporelles et de troubles de l’âme.
c) Le stoïcisme : vivre conformément à la nature
L’école des stoïciens s’appelle le Portique. Ses figures principales sont Sénèque, Épictète (Manuel), Marc Aurèle et Cicéron.
La vie heureuse est donc une vie conforme à la nature.
Comme l’épicurisme, le stoïcisme naît quand la Grèce voit le divorce de l’individu et de la Cité. C’est une éthique : l’art de conduire droitement sa vie en se conformant à la nature ou à Dieu. Une morale ne dit pas ce qu’il faut faire, mais sur quel principe se fonder pour décider soi-même de ses actes. Et toute morale repose sur une métaphysique, c’est-à-dire une certaine idée du Monde, de l’Âme et de Dieu.
›Deux conceptions opposées de la nature
| Épicuriens | Stoïciens | |
|---|---|---|
| Le monde | Atomes et vide, régis par le hasard | Un tout organisé et en évolution, comme un organisme |
| Le sens | Aucune finalité, des lois absurdes | Un sens à tout, une finalité en chaque partie |
| Rapport à la société | On s’en détache pour vivre en autarcie | La nature englobe la société, s’en détacher est une illusion |
| Nature de la nature | Pur matérialisme | Nature = tout finalisé = Dieu (panthéisme) |
La Providence. Pour le stoïcien, l’homme doit sortir de l’illusion d’exister par lui-même et découvrir que chacun est soumis à une nécessité implacable, la Providence, une force spirituelle qui organise la réalisation du tout. Ce tout, c’est aussi Dieu : Dieu et la nature ne font qu’un. « Tout ce qui arrive devait arriver, et tout ce qui doit arriver arrivera. » Il n’y a ni hasard, ni chance, ni contingence. Chacun a une place et une fonction qui le dépassent. Le sage, devenu modeste, sait que ce qui lui arrive a un sens et une cause nécessaire. Le véritable mal n’est pas dans ce qui arrive, mais dans le fait de lutter contre.
Une morale de l’acceptation. Puisque les relations avec le monde sont nécessaires, il faut prendre le monde tel qu’il est et apprendre à supporter ce qu’il impose. C’est la grandeur de l’homme. Accepter n’est pas l’attitude du faible, mais de celui qui ne gaspille pas son énergie à combattre l’impossible.
Veux que ce qui t’arrive arrive comme il arrive, et tu seras heureux.
Cette attitude demande une longue éducation, « se vaincre soi-même » comme disait Descartes. Aujourd’hui surtout, la plupart de nos actes n’ont d’autre but que de nous soustraire aux risques : nous vivons dans la peur et l’obsession de la prévention. Selon les stoïciens, maladie, accident et deuil échappent à notre prise. Il faut cesser d’agir pour se protéger, car à force d’échapper à la vie on ne vit plus. Vivre, c’est aimer la vie telle qu’elle est (amor fati). La nature peut paraître cruelle, mais il faut l’aimer telle qu’elle est et ne pas vouloir la transformer à notre image. « Mieux vaut changer ses désirs plutôt que l’ordre du monde », écrit Descartes dans un élan de stoïcisme.
›Ce qui dépend de nous
Ne dépend pas de nous
- La maladie, l’accident, le deuil
- L’exil, les revers de fortune
- La nature et ses nécessités
Dépend de nous
- Nos pensées et nos jugements
- Nos émotions, à perfectionner
- Le for intérieur
Vivre heureux exige l’harmonie avec la nature et la réalisation de sa liberté. Où est-on entièrement libre, sans aucun déterminisme ? Dans le for intérieur. Si tu ne dois pas changer la nature, dans ta tête tu fais ce que tu veux. Le stoïcien reste maître de ses pensées et de ses émotions en toutes circonstances, « capitaine de son âme ». Ce n’est pas une apparence : c’est l’apathie, l’état d’une âme que rien ne peut troubler. Il s’est ouvert une citadelle intérieure où il est en paix, parce que libre, même en prison.
Si tu penses que seul dépend de toi ce qui dépend de toi, tu ne te sentiras jamais entravé, tu n’accuseras personne.
En classeExercice participatif · petite histoire d’Épictète
Bilan : trois façons de répondre à la nature
| Cyniques | Épicuriens | Stoïciens | |
|---|---|---|---|
| Attitude | Vivre comme un animal | Se satisfaire de ce que la nature donne | Accepter ce qui ne dépend pas de nous |
| Société | Rejeter ses conventions | S’en détourner | Elle fait partie de la nature |
| Liberté | Transgresser | L’autarcie | La liberté de penser, libérée des passions |
Ces trois sagesses préconisent un retour, voire un respect de la nature. Les stoïciens inventent la liberté comme liberté de penser, le pouvoir de se libérer des passions, parce que seul le monde intérieur dépend entièrement de nous. Ils prônent donc la maîtrise de soi et proscrivent la maîtrise de la nature.
La question de la nature humaine
a) La nature en nous et la nature hors de nous
Une très longue tradition philosophique oppose la nature et la culture. Il s’agit maintenant de reporter cette distinction de l’extériorité vers l’intériorité.
Hors de nous
Nature : le ciel étoilé, la terre, les corps, les trois règnes. Ce qui est et ne peut pas ne pas être, ce qui ne dépend pas de nous.
Culture : tout ce que produit l’homme, de la roue à l’accélérateur de particules, des pyramides aux cathédrales. Ce qui est et aurait pu ne pas être, ce qui dépend de nous.
En nous
Le déterminisme physique : ce qui nous détermine à la naissance, génétique ou congénital. Tous les corps humains ont les mêmes besoins vitaux. En ce sens, on naît homme.
Les potentialités de l’esprit, intellectuelles, sensibles, morales, communes à tous, qu’il faut développer pour devenir homme. « On ne naît pas homme, on le devient » (Érasme). C’est la nature humaine.
La nature humaine reste toujours la même dans ses principes et ses opérations. Les mêmes motifs produisent toujours les mêmes actions.
Pour Hume, il existe une nature humaine fixe et commune à tous les hommes, dans toutes les nations et à toutes les époques. Ambition, avarice, amour de soi, vanité, amitié, générosité, esprit public : ces passions sont la source de toutes les actions observées parmi les hommes. L’histoire n’a pour principal usage que de nous découvrir ces principes constants et universels.
b) Aristote : l’homme est un zoon politikon
Aristote (384-322 avant J.-C.) est né à Stagire. « La nature ne fait rien en vain », écrit-il : tous les êtres naturels sont finalisés, ils ont une raison d’être. Nous avons des yeux pour voir, des jambes pour marcher : la fonction fait l’organe, et si nous avons l’organe, c’est que nous sommes faits pour la fonction. La nature a donné à l’homme les potentialités du langage et du jugement moral, pour qu’il puisse faire société et réaliser sa nature de zoon politikon.
›L’homme doit devenir ce qu’il est
Les êtres naturels sont nécessairement ce qu’ils sont. Une graine deviendra plante ou fleur : elle n’a pas le choix. L’homme, lui, a à devenir ce qu’il est, car il peut se dénaturer au lieu de réaliser sa nature. Naître avec des potentialités ne suffit pas.
En puissance
Un enfant est un homme en puissance : il n’est pas fini, pas achevé.
En acte
C’est dans la société qu’il devient un homme en acte : réalisé, achevé.
Cette réalisation exige des conditions : éducation, amitié, dialogue. Ce qui va de soi, c’est qu’il se dénature en suivant ses instincts. L’homme est porteur d’une tendance à vouloir égaler les dieux, l’hybris, démesure de celui qui ne sait pas se maîtriser, menace permanente de devenir autre que soi (aliénation). Parce qu’il est le seul être libre, il peut soit se dénaturer en suivant ses instincts, soit réaliser sa nature en suivant sa raison.
Réaliser sa nature suppose d’être éduqué, d’exercer sa raison pour devenir maître de soi, ce qui implique de connaître ses limites. C’est l’affaire de la morale. On ne devient homme que dans la Cité.
« Zoon politikon » : c’est dans la Cité que l’homme en puissance devient un homme en acte, un citoyen capable de faire monde commun en dialoguant avec ses amis. Ce vivre ensemble est la condition d’un bonheur partagé, finalité de l’existence humaine selon Aristote.
Aristote soutient qu’il existe deux natures humaines. L’une est conçue pour gouverner : des hommes libres, adultes, nés dans la Cité et éduqués, tournés vers la contemplation (theoria). L’autre est conçue pour obéir : esclaves, étrangers, enfants, femmes, qui aiment produire, travailler et consommer. Il juge les deux complémentaires pour faire une Cité. Cette hiérarchie est contestable et se discute comme telle.
›La théorie des quatre causes
Pour Aristote, expliquer une chose, définir son essence, c’est chercher ses causes. Toute chose, naturelle ou artificielle, en a quatre. C’est par cette théorie qu’il distingue les produits de la nature des produits de l’homme.
| Cause | Question | Exemple |
|---|---|---|
| Matérielle | De quoi est-ce fait ? | Le bois, dont l’arbre et le lit sont faits |
| Formelle | Quelle forme la matière a-t-elle prise ? | Ce qui distingue un pommier d’un chêne, ou un lit d’une table |
| Motrice (efficiente) | Quelle force produit le changement ? | Un mouvement interne transforme l’embryon en fœtus ; le sculpteur transforme le marbre en statue |
| Finale | Dans quel but ? | Tout être naturel a une raison d’être |
Matière et forme sont à l’origine de toute chose, naturelle ou artificielle : il n’y a pas de chose sans matière ni sans forme. C’est au niveau de la cause motrice que se joue la différence : pour les productions de la nature, la cause est interne ; pour les autres, l’agent est externe. Les êtres naturels sont donc ceux qui ont en eux-mêmes le principe de leur mouvement, et mouvement veut dire autant déplacement qu’évolution ou reproduction.
Enfin la cause finale est commune aux produits de la nature et à ceux de l’homme. Pour Aristote, la Nature est le principe explicatif qui permet de comprendre les êtres, et comprendre, c’est connaître leur finalité, leur sens. Les êtres naturels sont compréhensibles parce qu’ils sont finalisés.
En classeLecture d’un texte d’Aristote (Classroom) · texte de Hume (Classroom)
c, d, e) La suite du plan
Le support de cours n’en donne pour l’instant que les intitulés. Cette partie reste à compléter.
- c) La révolution chrétienne : l’homme est une créature
- d) L’essentialisme : l’essence précède l’existence
- e) L’existentialisme : il n’y a pas de nature humaine
- La question de l’universalité : nature humaine ou condition humaine
La représentation que l’homme se fait de lui-même dépend de la représentation qu’il se fait de la nature. Quand on change de paradigme naturel, on change de modèle d’homme : on parle de révolution. L’homme peut être pensé dans la nature, contre elle, à part dans la nature, ou encore comme son maître. C’est ce qui permettra de revenir à la question de départ.